Au Tchad, il existe une catégorie de citoyens qui semble avoir été abandonnée à son sort. Des hommes et des femmes qui ne réclament ni privilèges, ni faveurs particulières. Ils demandent simplement le droit de vivre du fruit de leur travail. Pourtant, année après année, leur espérance est piétinée, détruite et réduite en cendres dans un silence qui devient insupportable.
Le paysan tchadien est aujourd’hui l’une des figures les plus tragiques de notre temps.
Face aux bouleversements climatiques, il n’a jamais cessé de se battre. Quand les pluies deviennent imprévisibles, il s’adapte. Quand la sécheresse s’installe, il persévère. Quand les inondations emportent les récoltes, il recommence. Malgré la pauvreté, le manque d’équipements, l’absence de mécanisation et l’insuffisance des politiques de soutien, il continue de labourer la terre avec une foi presque héroïque.
Mais à quoi sert tant de courage lorsque les récoltes sont systématiquement livrées à la destruction ?
Chaque saison agricole semble reproduire le même scénario. Des mois de travail acharné. Des familles entières mobilisées dans les champs. Des économies investies dans les semences. Puis, en quelques heures seulement, des troupeaux de bovins traversent les exploitations et réduisent à néant les efforts de toute une année.
Ce qui devrait être un accident devient une habitude. Ce qui devrait susciter une réaction immédiate devient une banalité administrative.
Le plus révoltant n’est pas seulement la destruction des cultures. Le plus révoltant est l’impunité qui l’accompagne.
Dans de nombreuses localités, les victimes dénoncent une absence de réaction des autorités. Les plaintes s’accumulent. Les promesses se multiplient. Les commissions se succèdent. Mais les champs continuent d’être dévastés.
Pire encore, lorsque les agriculteurs osent protester, certains se retrouvent confrontés à la violence. Des altercations éclatent. Des affrontements se produisent. Des villages se divisent. Des communautés qui ont longtemps vécu côte à côte basculent dans la méfiance et parfois dans l’horreur.
Le pays assiste alors à un cycle infernal : destruction des champs, tensions communautaires, violences, morts, blessés, déplacements de populations, pillages et destruction des biens.
Combien de vies faudra-t-il encore sacrifier avant que l’État ne mesure la gravité de la situation ?
Le drame est d’autant plus préoccupant que l’agriculture constitue le principal moyen de subsistance de millions de Tchadiens. Derrière chaque champ détruit, il y a des enfants privés de nourriture, des familles plongées dans l’endettement, des jeunes poussés vers l’exode et des communautés entières condamnées à la précarité.
Lorsque le paysan perd sa récolte, ce n’est pas seulement son revenu qui disparaît. C’est son avenir.
Une question dérangeante mérite d’être posée : l’agriculture est-elle encore une priorité nationale ?
Les discours officiels célèbrent régulièrement le potentiel agricole du Tchad. Pourtant, sur le terrain, les producteurs ont souvent le sentiment d’être laissés seuls face aux défis les plus élémentaires. Protection des cultures, sécurisation des couloirs de transhumance, règlement rapide des litiges, indemnisation des victimes : autant de sujets qui semblent relégués au second plan.
À cela s’ajoute un malaise profond qui alimente les frustrations. Dans plusieurs régions, des citoyens dénoncent des interventions jugées inégales selon les zones concernées. D’autres estiment que certaines réponses administratives sont influencées par des considérations identitaires ou religieuses. Qu’elles soient fondées ou non, ces perceptions constituent un danger majeur pour la cohésion nationale.
Car lorsqu’un citoyen commence à croire que la justice ne protège pas tout le monde de la même manière, c’est la confiance dans l’État lui-même qui s’effrite.
Le Tchad ne peut pas continuer à regarder mourir ses campagnes.Il ne peut pas accepter que ceux qui nourrissent la nation soient transformés en victimes permanentes. Il ne peut pas laisser les conflits agriculteurs-éleveurs devenir des foyers récurrents de violence et de deuil.
La survie de millions de familles est en jeu.
L’heure n’est plus aux discours convenus ni aux réactions tardives. Elle est à l’action, à la justice et à l’équité.
Car un pays qui abandonne ses agriculteurs finit toujours par récolter les conséquences de son indifférence.
Et au rythme où les champs disparaissent, où les villages s’endeuillent et où les frustrations s’accumulent, le Tchad risque de découvrir trop tard que la mort de son agriculture aura été aussi celle d’une partie de son avenir.

