Une photo, un sourire forcé, quelques sacs de riz soigneusement alignés, des donateurs au premier rang, des bénéficiaires au second. Puis vient la publication sur les réseaux sociaux, accompagnée d’une légende célébrant la « solidarité » et « l’engagement humanitaire ». La scène est devenue si banale en Afrique subsaharienne qu’elle ne choque presque plus. Pourtant, derrière ces clichés se cache une question dérangeante : la générosité a-t-elle besoin d’exposer la vulnérabilité pour exister ?
Le Burkina Faso vient de poser un acte fort en interdisant désormais la diffusion des images des personnes vulnérables lors des remises de dons. Cette décision rappelle une évidence souvent oubliée : la pauvreté n’est pas un spectacle et la dignité humaine ne devrait jamais servir de support de communication.
Dans de nombreux pays d’Afrique subsaharienne, les cérémonies de remise de dons suivent un scénario bien rodé. Avant même que les bénéficiaires ne repartent avec leur assistance, les appareils photo et les téléphones sont déjà prêts. Les personnes âgées, les veuves, les orphelins, les personnes déplacées, les personnes vivant avec un handicap ou les malades sont souvent invitées à poser devant les caméras. Le don semble parfois n’être complet qu’une fois immortalisé et largement diffusé sur Facebook, WhatsApp ou d’autres plateformes.
Le Tchad n’échappe pas à cette réalité. Qu’il s’agisse d’initiatives d’associations, d’organisations, d’entreprises, de responsables politiques ou même de particuliers, les publications mettant en scène les bénéficiaires sont fréquentes. Les visages sont parfaitement identifiables, les situations de précarité sont exposées sans retenue et les légendes mettent davantage en valeur le donateur que la personne aidée. À croire que certains sacs de vivres sont livrés avec un photographe intégré.
La question mérite pourtant d’être posée. Si l’objectif est réellement d’aider, pourquoi rendre publique l’identité de ceux qui reçoivent cette aide ? Pourquoi une mère déplacée, un enfant vulnérable ou une personne âgée devraient-ils devenir les ambassadeurs involontaires de la générosité d’autrui ? Leur consentement est-il réellement libre lorsqu’ils dépendent de cette assistance ? Ont-ils la possibilité de refuser d’être photographiés sans craindre de perdre le soutien promis ?
Les défenseurs de ces pratiques avancent souvent les mêmes arguments : il faudrait prouver aux partenaires que les dons ont bien été distribués ou rendre compte aux financeurs. L’argument est recevable dans une certaine mesure. Mais cette exigence de transparence impose-t-elle nécessairement de diffuser publiquement les visages des bénéficiaires ? Des rapports confidentiels, des images anonymisées ou des photographies centrées sur les activités plutôt que sur les personnes peuvent parfaitement répondre aux exigences de redevabilité.
Plus préoccupant encore, cette communication entretient parfois une logique où la misère devient un outil de valorisation personnelle ou institutionnelle. Plus l’image est émouvante, plus elle suscite des réactions, plus elle est partagée, plus elle renforce la visibilité du donateur. La souffrance devient alors un puissant levier de communication, voire de marketing humanitaire.
Cette pratique pose également un véritable enjeu éthique. La dignité des personnes vulnérables est un droit fondamental. Recevoir une aide ne signifie pas renoncer à son intimité ni accepter que son image circule indéfiniment sur Internet. Une photographie publiée aujourd’hui peut continuer à exister pendant des années, bien après que la situation de la personne concernée a changé.
La décision burkinabè ouvre ainsi un débat que beaucoup de pays africains gagneraient à mener. Le Tchad pourrait-il adopter des règles similaires ? Les organisations humanitaires, les associations, les collectivités, les entreprises et les acteurs politiques sont-ils prêts à revoir leurs pratiques de communication ? La solidarité peut-elle enfin s’exprimer sans transformer les plus fragiles en vitrines publicitaires ?
Au fond, la véritable générosité ne se mesure pas au nombre de photographies publiées ni au volume des réactions sur les réseaux sociaux. Elle se reconnaît à la capacité d’aider sans humilier, de soutenir sans exhiber et de tendre la main sans demander, en échange, un cliché souvenir. Car lorsqu’un don a davantage besoin d’un objectif que d’un cœur, il cesse progressivement d’être un simple acte de solidarité pour devenir une opération de communication.




